PIQUE-NIQUE À KHAJIAR
Je suis libre de mon temps.
C'est un privilège que je m'accorde.
De retour du temple de Chamunda Devi, où j'ai passé quelques heures jusqu'à la tombée de la nuit, je m'installe dans ma dhaba préférée.
Très vite Vikram apparaît, s'assied en face de moi.
-"Que dirais-tu d'un pique-nique à Khajiar ?"
-"Un pique-nique ? Quand ?"
-"Demain c'est dimanche. On prend un bus. C'est à 1h30 de Chamba, pas plus."
"J'avais prévu une randonnée autour de Chamba. A toi de me convaincre que ce pique-nique vaut mieux..."
"Il y aura des jolies filles ! Alors ?"
-"S'il y a de jolies filles..."
Je suis libre de mon temps, mais suis-je libre de refuser un pique-nique dominical avec de jolies filles ?
En fin de matinée, j'ai achevé deux articles en chantier.
Bref, en vacance, je suis prêt à saisir toute sortie agréable.
Après le dîner dans une cyberboutique, je relis par internet les deux articles : quelques retouches s'imposent...
Pas de mels importants dans mes boîtes électroniques, le rêve...
Dans ma chambre, je m'apprête à dormir.
Mais des hommes s'interpellent dans la rue, font un splendide tapage, arrosé de bière. Sans doute des chauffeurs fêtant leur soirée du samedi.
Avant d'éteindre, je mets en marche le ventilateur. Son ronron couvre les bruits extérieurs, s'avère une berceuse idéale.
Retenez le truc. En Inde, c'est très utile.
Cette nuit-là, je ne cesse de rêver.
Des rêves intenses, qui se succèdent presque sans interruption. Du moins en ai-je l'impression.
Tous tournent autour d'un pique-nique à Khajiar.
Mais pas l'ombre de Vikram, ni de la moindre jolie fille...
En cinq secondes, un bus aîlé me dépose devant une prairie concave.
Au centre, un étang à l'eau noirâtre qui pétille.
De temps à autre, elle entre même en ébullition.
Il est encore tôt, des vaches, des moutons et des chevaux arrivent, broutent l`herbe humide.
La prairie d'un vert éclatant ondule sous les rayons du soleil.
Je m'assieds sur un banc en bordure du pré pour écrire.
Des papillons, extrêmement familiers, se posent sur moi. Un gros papillon sombre adore mes pieds, qu'il étudie de la trompe. Un petit papillon jaune préfère mon genou.
Je fouille dans mon sac, pas d'appareil photo. Tout ceci est donc un rêve : dans la réalité, j'ai toujours un petit Canon sur moi ou dans mon sac.
Je veux prolonger ce rêve. Rien n'est plus simple, avec un peu d'entraînement.
Le troupeau de vaches se rapproche.
Une vache broute à deux pas, va me toucher, me regarde. Je comprends...
Elle tend le cou, avale la peau de banane posée sur le banc.
Elle me fait un sourire radieux, puis continue à tondre l'herbe.
Le rêve devient ensuite confus.
Des corneilles chient avec une grande précision sur un chien blanc.
Sans aucun sens de l'humour, le chien aboie furieusement.
Par solidarité, six ou sept chiens aboyent de concert, le temps d'une chanson formatée par le top ten.
Les touristes se comptent par dizaines sur la prairie, venus pour piqueniquer.
Jaillies dont ne sait où, trois sphères translucides bleutées roulent sur l'herbe.
On dirait de gros raisins en plastique, constamment en mouvement.
Curieux, quelques piqueniqueurs les touchent, et disparaissent, absorbés par ces drôles de bestioles. Elles n'en roulent que plus vite.
Une véritable chasse commence.
En quelques minutes, ces boules mangent au moins soixante-dix touristes.
Etrangement, le bétail est épargné.
Quand la prairie ressemble à une table de billard, débarrassée de ses bipèdes, les sphères foncent dans l'étang.
Elles s'y baignent, nagent avec grand plaisir, propulsent quelques jets d'eau - une eau devenue bleue.
Et elles bondissent hors de l'eau, tourbillonnent vers les pins à l'ouest.
La digestion sera longue.
Lionel Bonhouvrier.
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