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TROIS VOYAGEURS REFONT LE MONDE
Vers minuit, je rentre a l`hotel Navrang, pour ma premiere nuit a Delhi.
La chambre voisine est allumee, je salue au passage son occupant par ses portes grandes ouvertes. Dans ma chambre, malgre le ventilateur, on etouffe.
Je sors sur la galerie, me brosse les dents au lavabo exterieur, pour marcher et me donner de l`air.
Le voisin me regarde faire, nous nous saluons en anglais et je lui sers la main.
La prononciation de ce sexagenaire revele un Francais. Apres quelques phrases, je lui devoile en francais notre nationalite commune.
-"Comment as-tu devine que j`etais Francais ?"
-"Ton accent francais manque de discretion. Et tu viens du midi. Serait-ce du sud-ouest ou du sud-est... Ou habites-tu ?"
-"Bravo pour ce reperage ! Je vis a Nice. On dit que c`est une belle ville, mais il ne faut pas croire ca. Je n`aime pas Nice et je n`aime pas beaucoup les Francais."
Au moins c`etait net. Et il se lance dans une tirade hypercritique sur la France et les Francais. Un pays arrogant qui donne des lecons au monde et des gens qui font la tronche, qui ne sont pas heureux, des raleurs insupportables...
En l`ecoutant, je me disais qu`il singeait son Francais type...
Michel voyage en Inde depuis 1996. Depuis quelques annees, il y vit plusieurs mois, en ete et en hiver.
-"L`Inde imite le modele de consommation occidental, change a toute vitesse. C`est une catastrophe. Par exemple, il n`y a presque plus d`Indiens qui dorment dehors. En 1996, il y en avait des milliers a Paharganj et partout ! Aujourd`hui, je ne reconnais plus l`Inde..."
-"Je trouve cela positif. Les etres humains ont besoin d`un toit. Si le nombre des miserables sans domicile diminue, je m`en rejouie. Coucher dehors expose aux agressions de rodeurs ou d`animaux. De toutes facons, je constate que les Indiens sans logis sont encore nombreux..."
-"Tu ne vas pas defendre ce modele de consommation qui detruit l`Inde ? Il y a dix ans, l`Inde etait le pays du the. On ne trouvait du cafe qu`au sud. Aujourd`hui, on en achete partout, y compris dans le nord ! Et les rickshaws ont tendance a disparaitre, tu trouves cela normal ?"
Je m`apprete a retorquer a Michel que je n`ai jamais apprecie les rickshaws. Des chevaux devraient tirer ces tricycles. Pedaler ainsi est un corvee extenuante dans un pays aussi chaud... J`ai toujours prefere les autorickshaws.
Mais nous sommes interrompus par un troisieme larron :
-"On peut dire que vous allez reveiller tout l`hotel ! Ah vous etes beaux ! De parfaits Francais en train de refaire le monde ! Et vous enfilez toutes les conneries arrogantes qu`on vous a appris, sur la superiorite des Occidentaux sur ces cretins d`Indiens !"
Le Navrang est construit autour d`une cour centrale.
Au deuxieme d`un immeuble de cinq etages, nous bavardons sur la galerie, qui donne acces aux chambres. L`ensemble forme une parfaite caisse de resonnance.
Nos paroles amplifiees par l`acoustique ne risquent pas de passer inappercues...
Michel est un Provencal rondouillard, qui semble n`etre jamais presse.
Le nouveau venu, un petit brun, tel un ludion, lui tourne autour, est toujours en mouvement.
-"Toi non plus, tu ne supportes pas les changements en Inde sur ce modele pourri de consommation occidental ?" demande Michel.
-"Des changements, des changements, vous ne comprenez rien a rien ! Tout cela, ce n`est que l`effet de vos discours. Vos idees rabougries, les Indiens s`en tapent ! Ils font ce qu`ils veulent ! Et vous, avec votre cerveau contamine, vous jugez : ceci est bien, ceci n`est pas bien... Je rigole, vraiment je rigole !"
Son visage mobile de quinquagenaire change constamment d`expression.
"La societe indienne change a toute vitesse dans les faits, pas seulement dans nos discours. Et la pollution a Delhi, est-ce un effet de nos discours ? Michel reve d`une Inde immobile. Pour ma part, je soutiens la construction rapide de lignes de metro. C`est indispensable pour limiter les embouteillages et une pollution delirante. Autre exemple de changement : la bourgeoisie indienne, dont le nombre atteint des centaines de millions de personnes, achete en masse voiture et logement. Voulez-vous les empecher de s`equiper ? L`analyse sociologique ne manque pas d`interet. Tu as un probleme avec les faits ?"
Le ludion s`immobilise : "OK, j`ai exagere... Je suis d`accord, ce n`est pas que des discours. En plus, j`ai fait des etudes de sociologie et d`ethnologie, alors... A mon premier voyage en Inde il y a vingt ans, on ne trouvait pas de Coca Cola. Bien sur que l`Inde a beaucoup change !"
Nous apprenons ensuite que ce documentaliste dans un college a beaucoup voyage en Afrique, en Amerique et en Asie. Didier a gere deux ans une guesthouse en Thailande.
Passionne par Carlos Castaneda, il pretend etre un peu guerisseur.
Michel en profite : "Justement, j`ai des problemes aux pieds. Ils me demangent constamment. Mais les medecins sont incompetents. Peux-tu faire quelque chose ?"
-"Je peux voir. Mais j`ai beaucoup bu ce soir, ce n`est pas tres bon pour les soins..."
Je me dis que l`alcool n`explique pas tout. Ce disciple de Castaneda, apologiste du peyolt entre autres, est amateur de drogues. Son euphorie actuelle ressemble a celle des shootes...
Il approche ses mains de Michel, soudain se recule avec un petit cri.
-"Qu`est-ce qui se passe ?"
-"J`ai senti un grand froid !"
Il est temps de detendre l`atmosphere : "Excellent ! Comme on creve de chaud, un peu de fraicheur est la bienvenue !"
Didier poursuit : "Je suis arrive hier soir a l`aeroport de Delhi. Vers minuit, il faisait 34 degres ! Alors ce soir..."
Et me pointant du doigt : "Toi, tu raisonnes trop avec ton cerveau. Tu ne crois pas que j`ai des talents de guerisseur !"
Michel en rajoute une couche : "C`est le probleme avec les intellectuels. Je me suis toujours mefie des gens qui ont fait des etudes. Moi, je n`ai fait aucune etude, mais je crois dans tes talents de guerisseur !"
Et les deux comperes continuent de la sorte, a se congratuler a mes frais.
Je me dis que Didier a du manquer de serieux dans ses etudes de sociologie et d`ethnologie.
Pendant quelques minutes, les intellos en prennent pour leur grade.
Michel enchaine :"L`instruction est une catastrophe. En Inde, les enfants non scolarises sont intelligents et tres debrouillards. Aucune comparaison avec les ecoliers, arrogants et meprisants. Je ne parle meme pas de l`attitude des ecoliers en France... Qu`en pense notre professeur d`histoire ?"
Didier fait le ricanement du coyote :"Et oui, c`est ta fete ! La plupart des connaissances ne doivent pas passer par le cerveau. Les gamins des rues savent tout faire ! On devrait supprimer l`ecole !"
-"Les enfants des rues savent tout faire ? Moi aussi, je rencontre souvent des gamins de 11 ans cuisiniers, serveurs de restaurants, guides improvises, je les trouvent debrouillards et courtois, business oblige. Mais l`Inde a besoin d`ingenieurs, de chercheurs, de philosophes, de strateges, d`ecrivains, de musiciens, d`hommes politiques ! Les enfants des rues sont hors course... L`Inde n`est pas pret de se developper si notre chamane Didier y supprime l`ecole !"
-"Mais on s`en fout de ton developpement a la con ! Quel intello tu fais, tu crois a toute cette merde ?"
-"L`anti-intellectualisme primaire est une preuve de stupidite. De plus, il est dangereux. Tu veux quoi : des enfants sauvages ?
Depuis que je voyage en Inde, j`eprouve un etonnant sentiment de securite. Je vais partout, je me sens davantage en securite que dans de nombreux quartiers occidentaux. A deux exceptions pres. A chaque fois, une bande d`enfants des rues m`a surpris dans un lieu isole, a Jaipur et dans un autre coin. Je n`ai evite de me faire voler qu`en faisant face avec fermete...
En verite, je prefere des enfants civilises a des enfants sauvages."
-"Tiens donc, souligne Michel, moi je n`ai jamais eu de problemes avec les enfants. Pourtant, j`ai traverse des bidonvilles a Delhi ou a Calcutta, tout le monde etait d`une gentillesse !
Alors que ces enfants scolarises, en Inde ou en France, quelle peste !"
Didier disparait sans prevenir.
Avec Michel, nous continuons a refaire le monde jusqu`a 2h30 du matin. Ce bavard aurait pu continuer longtemps.
Le cerveau lessive, je lui souhaite bonne nuit avant de regagner l`etouffoir qui me sert de chambre.
Lionel Bonhouvrier.
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